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27 octobre 2007 6 27 /10 /octobre /2007 21:57

La « préoccupation de l’insertion »

 

La naissance de l’insertion est généralement datée avec le Rapport Schwartz, en 1981, même si quelques années auparavant une circulaire pour les équipes de prévention spécialisée avait pour la première fois utilisé le mot insertion. Cela fait donc un quart de siècle que l’insertion, celle des jeunes, est devenue une préoccupation de notre société.

 

Je parle de « préoccupation » mais, bon, celle-ci est à relativiser. Elle s’exprime bien sûr dans la politique de l’emploi, soit 13,2 milliards d’euros pour les dispositifs ciblés (emplois aidés, formation et préretraites)[1] mais, dès lors qu’on prend un peu de distance, on remarque qu’elle fonctionne avec des pics et qu’entre ceux-ci on s’habitue. Les pics se sont les grandes déclarations où l’on retrouve toujours les mêmes mots, particulièrement « impératif national ». Avec l’insertion, on est un peu comme les Grecs de l’antiquité. Ceux-ci, contrairement à l’idée reçue et hormis Sparte, très disciplinée, n’étaient pas un peuple austère seulement préoccupé de philosophie et de démocratie. Les Grecs faisaient, comme on le dirait aujourd’hui, « la teuf ». Dans la mesure où il n’y avait pas d’automobiles, ça ne portait pas trop à préjudice, les retours sur les routes étaient moins dangereux et il n’y avait pas besoin de contrôles d’alcoolémie. Toujours est-il que, faisant la foire, ils se disaient de temps en temps que les dieux, là-haut sur l’Olympe, allaient en prendre ombrage et les puniraient… même si, de leur côté, ces dieux n’étaient pas en reste et n’étaient pas des modèles de vertu et de tempérance : la mythologie grecque fourmille d’incestes, de fornications et de cuites… Les Grecs sortaient donc de la Cité, trouvaient un vieux bouc qui tranquillement broutait, le ramenaient au temple et lui tranchaient la gorge sur un autel. Avec le sang du bouc sacrifié étaient sensés s’échapper les péchés de la cité et, donc, on pouvait recommencer de plus belle, la dette était effacée. Ils appelaient cela la « catharsis », c’est-à-dire une purification. Et l’animal était le bouc émissaire. Je me demande si l’on ne fonctionne pas de la même façon avec notre jeunesse : de temps en temps un cri d’alarme et puis le quotidien reprend le dessus et l’on continue en réservant à notre progéniture des conditions absolument exécrables d’accession à l’adultéité, comme si de rien n’était.

 

Relativiser la préoccupation de l’insertion, c’est aussi remarquer qu’au niveau local, la commune, les choix faits ne sont pas nécessairement révélateurs de la gravité que chaque édile reconnaît pourtant dans son discours. Ainsi, j’habite dans une petite commune où manifestement le Maire aime beaucoup les ronds points qu’il multiplie jusqu’à ce que circuler donne le tournis (on se croirait à la Foire du Trône). Mais combien coûte un rond point et combien accorde-t-on aux acteurs et structures de l’insertion pour faire correctement leur travail ? Lorsque je constate l’indigence de certaines subventions pour l’insertion des jeunes, qui d’ailleurs n’empêche pas qu’on s’en quasi-glorifie, et que je les compare aux investissements consentis pour des opérations de communication ou des aménagements qui, tous, ne répondent pas obligatoirement à l’urgence ou la récurrence d’un danger, je suis circonspect, dubitatif, vis-à-vis des grandes déclarations à trémolos… Le développement local devrait avoir pour impératif catégorique de bonnes conditions d’insertion pour la jeunesse… ne serait-ce qu’à partir de la motivation égoïste de ne pas avoir des comptes à rendre dans l’avenir !

 

Des déterminants de l’insertion

 

Ce quart de siècle signifie d’abord deux choses :

 

Que l’insertion apparaisse au début des années 80 ne peut évidemment pas être détaché du fait que cette période est la fin à la fois des Trente Glorieuses et de l’État Providence. Le déterminant principal est économique. En être conscient, c’est aussi une façon d’éviter une analyse purement psychologique qui devient vite une politique compassionnelle. Le problème de l’insertion est que le fonctionnement du « marché pur », contrairement à ce que certains avancent, ne parvient pas à un optimum, ne permet pas à chacun de trouver sa place par une sorte de grâce homéostatique. La fameuse « main invisible » du marché est beaucoup plus prompte à étrangler qu’à caresser. Si le marché est incluant parce qu’il permet d’accéder à des emplois, eux-mêmes socialisants, il est nécessairement sélectif et, donc, excluant. Le travail d’insertion, avec cette perspective économique, c’est donc non seulement permettre à un jeune d’accéder à un emploi, c’est également de civiliser l’entreprise et de faire progresser sa responsabilité sociale.

 

Pour autant, l’insertion n’est pas qu’une affaire économique car, entre-temps, de profondes mutations culturelles se sont produites, en particulier la place de la valeur travail dans les représentations. J’aurais tendance à dire que cette place est la conséquence de deux facteurs qui se sont combinés.

 

- D’une part, la montée de l’individualisme, que l’on peut identifier plus positivement comme étant la place accordée au sujet et corrélativement la diminution de la pression sociale : l’objectif de beaucoup d’individus n’est plus cette morale de l’abnégation, travailler pour que plus tard les enfants s’en sortent ; il est de s’accomplir ici et maintenant, de vivre un hédonisme. Autrement dit, alors qu’auparavant le collectif subordonnait l’individu, aujourd’hui le collectif est accepté à condition qu’il n’entrave pas la liberté de l’individu. Ceci est valable dans tous les domaines, y compris par l’infléchissement de la valeur travail à partir du sentiment d’appartenance à une communauté humaine professionnelle. Toujours est-il que cette émergence du Sujet au dépens du collectif est un fait patent de la sorte que si, comme je l’ai lu, Madame Ségolène Royal veut faire du Parti Socialiste un grand parti moderne, il est certain qu’elle ne doit pas choisir comme mot d’ordre fédérateur « Mourir pour la patrie »… ce serait une cause perdue.

 

- D’autre part, le fait que l’on a intérêt de faire de nécessité vertu. Si vous croisez quelqu’un qui vous dit être Brestois et ne pas aimer la pluie, méfiez-vous : lorsqu’on est Brestois, on aime la pluie parce que, si on ne l’aimait pas, on serait malheureux. On a donc tout à fait intérêt à aimer la pluie. Il en est de même pour le travail. Lorsque l’offre de travail recouvre des emplois instables, ce que certains ont appelé le « précariat », quel pourrait être l’intérêt de trop s’investir sinon d’augmenter le risque de la déception ? Cela et bien d’autres choses me rendent circonspect face au discours de la revalorisation du travail : on ne pourra revaloriser le travail que si les conditions objectives de son intérêt sont meilleures qu’elles ne le sont[2]. C’est un peu pareil pour les secteurs professionnels qui sont dits « en tension » : ça ne sert pas à grand chose de faire des opérations de communication si, dans les cuisines des restaurants, le management est féodal ou si, sur les dalles des immeubles, la pénibilité est importante. A qui fera-t-on croire que l’abattage des poulets sur une chaîne ou le nettoyage des bureaux aux heures pâles, tout cela évidemment au SMIC quand ce n’est pas moins pour cause de temps partiels, constitue un objet possible d’investissement symbolique dans la « valeur travail » ? Cela vaut aussi pour les emplois saisonniers en termes de développement local durable : la mauvaise qualité du service, générée par des conditions de travail inacceptables, ne peut que produire des effets systémiques préjudiciables pour le territoire et son attractivité. Tout ce qui recouvre des chartes et engagements de bonne conduite, d’accueil des stagiaires, de respect des saisonniers et autres « petites mains » est donc à soutenir au titre de l’intérêt général du territoire. Il me semble que c’est le travail d’un conseil de développement de Pays, adossé par les branches  professionnelles et l’État, par exemple avec un engagement de développement des emplois et des compétences.

 

L’insertion institutionnalisée

 

Le fait est que, avec ce quart de siècle, l’insertion s’est institutionnalisée. Précisons que l’institutionnalisation n’est pas en soi mauvaise puisqu’elle signifie que tel acteur ou telle structure bénéficie d’une reconnaissance des pouvoirs publics au titre de l’intérêt général. Cette institutionnalisation, par la force des choses,  s’est accompagnée d’une structuration, d’une professionnalisation. A tel point d’ailleurs que bien souvent les questions débattues dans le champ de l’insertion tournent plus sur l’organisation que sur les finalités. J’ai donc été a contrario particulièrement heureux de lire dans le rapport d’activité d’Habitat Jeunes que – je le cite -  « Le Projet Associatif a été lancé à l’automne 2006 au travers d’un diagnostic ; les éléments constitutifs du Projet Associatif reposant sur des valeurs fortes ont été validés. Le programme d’action 2007-2010 sera réalisé pour juin 2007. » Autrement dit, les choses sont prises dans le bon sens, dans le bon ordre : ce sont les valeurs qui sont fondamentales et c’est à partir d’elles que des actions concrètes, effectives, peuvent être conçues et mises en place. Cela peut sembler banal de le rappeler mais je constate que, bien souvent, les valeurs sont jugées comme accessoires, comme une coquetterie intellectuelle qu’on accorde au social parce que culturellement on ne peut pas faire autrement. Il y a une idéologie du pragmatisme qui fait beaucoup de dégâts parce qu’elle met en place les conditions d’une implication minimale, conventionnelle, alors que, de toute évidence, le social a besoin de personnes animées par un souffle, par exemple celui de l’éducation populaire que cite la Charte de l’UFJT de février 1996[3]. Castoriadis écrivait « Le seul problème que l’institution de la société doit résoudre partout et toujours, c’est le problème du sens : créer un monde investi de signification. » Une société où la cohésion sociale n’est plus un donné naturel mais devient une politique, donc un problème, démontre que Castoriadis avait raison.

 

Ce sens, je l’appelle « professionnalité » et celle-ci est une des composantes de la professionnalisation.

 

- La professionnalisation, c’est la profession, c’est-à-dire tout ce qui structure l’action et lui permet de s’inscrire et de se développer dans des conditions favorables parce que non précaires : des contrats de travail, un financement pluriannuel, une convention collective, bref ce que Robert Castel appelle la « propriété sociale collective », c’est-à-dire des protections sociales qui font que, si on n’en dispose pas, on risque de devenir un « individu par défaut ».

 

- La professionnalisation, c’est aussi le professionnalisme qui a à voir avec les compétences cognitives, techniques, instrumentales, comportementales. Les institutions mettent beaucoup l’accent là-dessus, sur ce qui est la boîte à outils, avec de tels raffinements méthodologiques qu’on peut se demander si l’importance de la méthode, du « comment faire ? », n’a pas pour fonction d’éluder la question du « pourquoi faire ? »

 

- La professionnalisation, c’est enfin la professionnalité, c’est-à-dire le sens de l’action et, pour ma part, je considère que cette professionnalité est non seulement fondamentale mais qu’elle détermine le professionnalisme. Car, si l’on dit qu’un bon ouvrier a de bons outils, ce qui est certain c’est qu’avoir des bons outils ne fait pas nécessairement le bon ouvrier. Encore faut-il avoir envie de s’en servir !

 

Revenant sur la tendance à plus réfléchir sur les modalités que sur les finalités, je pense à un article de cet été dans Le Monde, un article de Bernard Brunhes sur la fusion ANPE-UNEDIC[4]. Bernard Brunhes écrit « Là où on a réussi à endiguer le chômage, c’est là où on a su accompagner les demandeurs d’emploi. Il s’agit certes de formation et d’orientation, mais aussi et surtout d’un accompagnement personnalisé des intéressés, qu’ils soient ou non au début de leur vie professionnelle. » Personne ne contestera l’intérêt d’un accompagnement, pas plus que celui-ci soit adapté donc personnalisé. Mais la vraie question, en tout cas la question en amont, est celle d’accompagner vers où, pour quoi ? Parce que, si l’on se contente de plaider pour l’accompagnement sans que celui-ci ne vise une situation concrète d’indépendance économique et d’autonomie sociale, donc une fin de l’accompagnement, on met en place les conditions d’une société de l’accompagnement ad vitam, de l’insertion à perpétuité, c’est-à-dire l’exact contraire de l’autonomie. L’accompagnement vise à s’interrompre pas à se perpétuer.

 

Qu’est-ce que l’insertion ?

 

Avec les valeurs et les principes, on doit s’entendre sur ce que l’on fait lorsqu’il s’agit d’insertion. Certains, dont l’UNHAJ, préfèrent parler de « socialisation ». Je pense que les deux notions sont valides et que, finalement, la meilleure solution n’est ni unique, ni nécessairement la plus rationnelle : elle est la plus partagée par les communautés professionnelles qui en font usage. Socialisation pour les FJT, insertion pour les missions locales… Mais que recouvre cette socialisation ou cette insertion ?

 

L’insertion poursuit deux objectifs interdépendants, l’autonomie sociale  et l’indépendance économique, qui aboutissent à l’intégration.

L’indépendance économique fonctionne sur le mode de l’autosuffisance et, sauf à valider le trafic, le marché noir ou l’assistance, elle repose dans notre société sur l’exercice d’un emploi.

L’autonomie sociale est la capacité d’un individu de se donner lui-même sa propre loi en relation avec les autres. Elle recouvre la construction d’un monde à soi (ce qui ne veut surtout pas dire clos), nécessairement singulier. Une autonomie sans indépendance correspond, par exemple, à la situation de jeunes socialisés entre eux, en bande endogène, tout en étant dépendant économiquement de leurs parents. Une indépendance sans autonomie correspond à celle du « jeune » de trente ans qui reste chez « papa-maman » sans parvenir à rompre le cordon ombilical, c’est-à-dire dans l’incapacité d’affirmer sa singularité.

Ces finalités s’inscrivent dans quatre sphères qui correspondent à autant de dimensions des rapports entre l’individu et son environnement :

 

- La sphère intime micro – ou individuation qui recouvre les rapports à soi (santé, intégrité physique et psychique, développement de la personnalité), les relations affectives avec le conjoint ou la famille, la gestion de l’espace privé qu’est le domicile.

 

- La sphère relationnelle meso – ou sociabilité qui correspond aux liens entretenus avec les groupes de proximité : voisinage, association, bande de copains et d’amis…

 

- La sphère sociétale macro – agrégeant les relations de la personne aux grands fonctionnements de la société, aux normes, aux valeurs, aux institutions, à tout ce qui permet de « vivre ensemble ».

 

- La sphère économique qui, elle même, répond à trois dimensions : instrumentale, c’est le bénéfice financier d’un emploi, c’est-à-dire des revenus et la possibilité de consommer ; sociale, c’est l’appartenance à un collectif de travail, c’est-à-dire une identité sociale (être connu et reconnu) ; symbolique, c’est l’accomplissement de l’individu.

 

Ce qui est à l’œuvre dans ces quatre sphères ce sont des expérimentations qui, progressivement, vont se sédimenter en expérience. L’adultéité ou l’intégration c’est finalement cela, cette acculturation d’un système d’expérimentations multiples à un système d’expérience consolidée qui, bien sûr, n’exclut pas de nouvelles expérimentations qui viendront en quelque sorte « actualiser » et vivifier l’expérience.

 

Ces quatre sphères sont poreuses, interdépendantes et, en plus traversées, par des problématiques telles que la santé ou l’habitat.

 

Ainsi, la santé appartient à bien sûr la sphère intime mais également à celle de la sociabilité (pratiquer une activité sportive avec des amis, par exemple), à celle du sociétal (disposer d’une couverture sociale, d’une mutuelle) et à celle de l’économique (être en bonne santé pour pouvoir travailler, supporter le stress, la pénibilité).

 

Il en est évidemment de même pour l’habitat. Habiter c’est occuper et investir un espace à partir duquel on affirme et l’on défend son identité, ses goûts. Le lieu est fonctionnel, l’habitat est culturel. Le lieu est utile mais un toit ne peut être qu’une étape dans une trajectoire résidentielle. Dès que celle-ci se stabilise, comme l’insertion en intégration, le lieu se mute en espace. Gaston Bachelard  parle de « nid » et de « coquille ». « Le nid comme toute image de repos, de tranquillité, s’associe immédiatement à l’image de la maison simple. »[5] Ne pas avoir de nid, c’est être sans feu, ni lieu… donc sans loi, au ban des lieux, « surnuméraire ». Ne pas être inséré ou socialisé s’exprime souvent par une excentricité spatiale, être hors de la Cité, et par un écart important, pathogène, vis-à-vis du couple vertueux « stabilité – mobilité » : cet écart va dans un sens, celui de l’enkystement dans des lieux de relégation, ou dans l’autre, celui de la déshérence[6]. 

 

De la sorte, considérer l’habitat exclusivement selon la perspective de l’individualité serait une erreur car, comme continue Bachelard, à partir du nid, nous sommes à l’origine d’une confiance au monde. Il en est de même pour la coquille : une « coquille vide » est une expression pour signifier un projet sans contenu, un discours sans argumentaire. La coquille doit être remplie par son habitant et c’est à partir de cela que l’ouverture au monde par la sociabilité – les amis que l’on reçoit – et le sociétal – les règles du logement, les loyers à payer, etc., peut-être appréhendé parce que l’on s’est ressourcé. L’habitat recouvre une dialectique du petit et du grand, du confort et de l’engagement, de la reproduction et de la distinction, du dehors et du dedans, de l’ouvert et du fermé, de la maison et de l’univers.

 

Si la décentralisation s’opère par « blocs de compétences », l’individu se vit lui, dans sa perspective, comme un tout global et, sauf à viser des personnes hémiplégiques, ce sont ces quatre dimensions – individuation, sociabilité, sociétal et économie - qui doivent clignoter favorablement pour garantir une intégration un peu stabilisée. De la sorte, si le travail d’insertion peut, selon les professionnels concernés, mettre l’accent plutôt sur telle ou telle dimension (la formation, l’emploi, la santé, le logement…), il nécessite une coordination entre ceux-ci de telle façon à ce que l’acquis dans une dimension ne soit pas fragilisé par le déficit dans une autre dimension. On retrouve ici une règle fondamentale de la complexité : la complexité entraîne la division du travail et du social, le recours à des expertises. Mais, plus on divise, plus on doit renforcer la coopération. Cette coopération doit être incitée et pilotée par les pouvoirs publics, au premier rang desquels les collectivités qui représentent l’intérêt général là où on le vit le plus directement parce que c’est dans l’espace local que s’éprouvent les bonnes ou mauvaises conditions du « vivre ensemble ».

 

Il n’y a donc pas à débattre d’une quelconque hiérarchisation entre l’insertion sociale et l’insertion professionnelle : la stérilité des débats (en fait des conflits d’intérêts) entre tenants de l’insertion sociale et tenants de l’insertion professionnelle est époustouflante… a fortiori lorsque les débatteurs prétendent les uns et les autres partir de la personne qui n’en a que faire de ces hiérarchies.

L’insertion-processus vers l’intégration-état est sociale et professionnelle. Elle est humaine, donc multidimensionnelle. Elle vise à doter l’individu dans chacune des quatre sphères citées des moyens d’éviter l’entropie, la désorganisation. Elle est donc un travail de traction : de la dépendance économique à l’indépendance, de la santé déficiente à un bien-être, d’un isolement à une sociabilité, de la cohabitation familiale au logement de dépannage strictement fonctionnel à l’habitat du nid ou de la coquille, d’une ignorance des règles de vie à un engagement citoyen… Simone Veil, dans la préface de D’une jeunesse ouvrière à une jeunesse incertaine, écrit : « Être intégré ce n’est pas seulement disposer d’un emploi, même si celui-ci demeure essentiel pour vivre, bien sûr, mais aussi pour l’estime qu’on a de soi. Être intégré c’est entretenir avec d’autres femmes, d’autres hommes des relations qui se nouent autour d’idéaux ou simplement d’intérêts et de goûts communs. Être intégré c’est, au fond, pour chaque individu, participer dans sa vie quotidienne, à des milieux divers. »[7] L’histoire des FJT et, plus largement, de l’Éducation populaire dans laquelle ils s’inscrivent démontre largement que le problème du logement n’est pas à traiter sectoriellement et que, si l’on veut aider un jeune à devenir adulte, il faut lui permettre de coaguler emploi, logement, santé, culture, loisirs, sexualité, etc.

 

Il me semble qu’il y a deux obstacles à cette insertion systémique. L’un - l’économisme ambiant - appartient au registre de l’offre, l’autre - le poids du destin - à celui de la demande.

 

- L’économisme ambiant produit un réductionnisme qui contingente l’insertion dans la seule sphère économique. C’est peut-être même un peu plus que de l’économisme. C’est ce que j’appelle le vieux démon cartésien, celui de 3ème principe du Discours de la Méthode : « séparer le tout en autant de partie que possible »… alors que l’enjeu c’est de relier. La bonne réponse à l’économisme et à la pensée disjonctive, c’est l’approche globale et la coopération.

 

- Le poids du destin est ce que Pierre Bourdieu appelait la reproduction : il faut botter les fesses du destin, contrarier pied à pied une nécessité que, faute de moyens ou par découragement, les individus font vertu. On sait bien que la première cause du chômage de longue durée est le chômage, c’est-à-dire que plus on est au chômage, moins il est facile d’en sortir. La bonne réponse au poids du destin, c’est le projet qui, contrairement à ce qu’on a pu lire ici et là n’est pas un diktat : c’est la vacuité, l’absence de projet, qui est un diktat. Ce poids du destin est un des quatre facteurs de risques d’entrée dans l’exclusion avec l’empêchement, par exemple un marché du travail trop sélectif, l’accident de vie, physique ou psychologique, et la saturation, c’est-à-dire le débordement à un moment d’une situation acceptée longtemps, silencieusement, et qui devient brutalement insupportable : l’eau bout à 100° ; je travaille dans des conditions difficiles mais j’accepte ; je suis isolé dans ma chambre et je ne connais personne ; un jour, je reviens chez moi, je m’assieds sur le bord de mon lit, je réfléchis ; et puis j’enfile mes rangers, un treillis, je prends un fusil et je vais tirer dans le tas, par exemple sur un conseil municipal à Nanterre. Qu’est-ce qui fait qu’un individu qui a un toit et qui travaille bifurque au grand étonnement des institutions pour lesquelles ce toit et cet emploi étaient des garanties suffisantes ? C’est l’isolement, le manque de liens sociaux, le fait que l’individu ne soit pas pas enchâssé dans un réseau de connaissances qui le connaissent, le reconnaissent et, le cas échéant, sont là au moment critique d’un possible basculement.

 

On a vu ce qu’était l’insertion, un processus visant l’intégration, mais le processus inverse existe et il est atteint du syndrome de la Tour Eiffel : on le descend plus vite qu’on ne le remonte. Ca commence généralement par la déqualification, une histoire d’inadéquation entre les compétences disponibles et celles exigibles ; ça se poursuit par la déliaison, c’est-à-dire l’effilochement les liens sociaux ; on atterrit dans la disqualification, on a honte de soi ; enfin on aboutit dans l’exclusion, on est un surnuméraire ce qui, en biologie, correspond à un embryon inutile, en trop, qui attérit à la poubelle.

 

Les grandes mutations de l’insertion

 

A présent, après cette proposition de définition de l’insertion et l’évocation de quelques problématiques qui lui sont associées, rappelons quelques autres informations incontournables.

 

Si l’on veut aller vite, on peut dire que, entre 1981 et aujourd’hui, les deux grandes mutations de l’insertion sont…

 

D’une part, que celle-ci s’est généralisée à l’ensemble de la jeunesse : loin de ne concerner qu’une frange de la jeunesse (les 220 000 qui sortaient sans diplôme du système de formation initiale), l’insertion est devenue une période point de passage obligé entre la jeunesse et l’adultéité pour la quasi-totalité les jeunes, exception faite des « héritiers ». 

 

D’autre part, l’insertion est devenue réversible : aujourd’hui intégré, demain désintégré, après-demain peut-être réintégré ; aujourd’hui citoyen, demain surnuméraire et, si l’insertion fonctionne, après-demain précaire. Je suis aujourd’hui salarié et je réside en zone rurbanisée dans un pavillon avec tous les attributs symboliques associés : la tondeuse à gazon, le lecteur DVD et le méchoui annuel du lotissement. Tout va bien… et patatras, en quelques semaines ou mois, je me retrouve à réparer des frigos dans une entreprise d’insertion. C’est donc, indubitablement, la chronique de la fin annoncée du modèle ternaire « formation – emploi – retraite » qui laisse la place au modèle de la discontinuité fait d’allers-et-retours plus ou moins contrôlés ou erratiques entre emploi, chômage, activité, formation.

 

Ces deux mutations appellent, en termes de réponses, des solutions sociales nouvelles.

 

La généralisation de l’insertion à presque toute la jeunesse augmente quantitativement la demande et d’accompagnement et de logement, que celle-ci soit exprimée ou non-exprimée parce que l’on sait que cela ne servira à rien.

« Tout bêtement », pourrait-on dire, la situation est critique avec un problème d’offre quantitative et qualitative de logements. Reprenons les mots du rapport sur le mal-logement : « « Les jeunes sont confrontés à une offre de logement restreinte… Les jeunes supportent les loyers les plus chers… Les jeunes plus que d’autres « aux portes du logement »… L’enquête Logement 2002 de l’INSEE révèle de son côté que 262 000 jeunes sont logés chez leurs parents « faute de mieux », dont 62 000 étudiants, 81 000 chômeurs, 94 000 actifs occupés dont 20 000 sont à temps partiel c’est-à-dire sans doute guère éloignés des travailleurs pauvres. On pourrait multiplier à loisir les sources, par exemple en s’intéressant à la qualité très souvent médiocre des logements pour celles et ceux qui ont « la chance » de disposer d’un logement indépendant : même s’il n’aborde pas spécifiquement le logement des jeunes, le rapport Doutreligne-Pelletier « Pour une meilleure sécurité des personnes dans leur habitat » (2005) pointe l’importance des situations critiques dont certaines se soldent par des incendies.

Le seul espoir que l’on puisse avoir pour pondérer cette inflation de demandes est le plein emploi qui, fournissant des ressources économiques aux jeunes, leur permettra d’accéder à un logement : dès lors que l’équilibre se rétablit entre l’offre et la demande sur le marché du travail, les travailleurs sont en meilleure position pour négocier des salaires leur permettant de vivre décemment. A l’inverse, dans un cas de déséquilibre, les travailleurs acceptent des salaires faibles, soit correspondant à une déqualification (le technicien de surface bac + 5 et polyglotte disposant d’une bonne expérience), soit du fait d’emplois temporaires. Ils ne sont pas loin de rejoindre la catégorie des travailleurs pauvres qui est un palier vers l’exclusion durable. Donc on peut dire que la première réponse est quantitative, plus une question de pierre que de sociologie : il faut de toute façon accroître de façon très significative l’offre de logements sociaux accessibles aux jeunes.

 

Poursuivons un instant, si vous le voulez bien, sur cette histoire d’accès des jeunes au logement…

L’augmentation du foncier et de l’immobilier est l’arme d’une véritable ségrégation : toutes les métropoles connaissent cette diffusion d’extension périphérique, aller de plus en plus loin pour pouvoir se loger… donc investir financièrement de plus en plus pour faire face aux déplacements.

- En 1982, 46 % des actifs ayant un emploi travaillaient dans une autre commune que celle où ils résidaient. En 1990, la proportion était de 52 % et, en 1999, de 61 %. A ce rythme, parions pour 70 % aujourd’hui.

- Pour les mêmes années, on observe que la distance de déplacement entre le domicile et le travail ne cesse de s’allonger : 13 kilomètres en 1982, 14 kilomètres en 1990 et 15 kilomètres en 1999.

Si ces augmentations touchaient tout le monde, après tout… mais comme le coût de l’immobilier chasse les personnes aux revenus modestes des villes, l’effort de déplacement pour aller travailler croît, avec ses incidences financières, d’autant plus que les gens sont moins dotés économiquement. Une recherche récente - 2003 - a même établi une progression des déplacements corrélée aux positions socioprofessionnelles : entre 1990 et 1999, la part des emplois accessibles en moins d’une heure de déplacement est passée de 69 % à 61 % pour les cadres, de 58 % à 50 % pour les professions intermédiaires, de 53 % à 47 % pour les employés, enfin de 46 % à 39 % pour les ouvriers. Moins on gagne en travaillant, plus il faut dépenser pour travailler…

Louis Chauvel, dans La nouvelle critique sociale, explique l’inéluctabilité des conflits intergénérationnels au regard de l’héritage laissé par les baby-boomers à leur progéniture. On sait que, dans son berceau, chaque petit Français commence sa vie avec une dette de 17 000 €. On sait également que

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