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17 septembre 2007 1 17 /09 /septembre /2007 19:39
RELATION D'AIDE
OU AIDE À LA RELATION?

par Christian Laval* et Bertrand Ravon**


Comment se définit aujourd'hui la relation d'aide? Tradition­nellement, elle est une technique professionnelle qui vise au main­tien et à la progression de l'autonomie des usagers du travail
social. Mais, d'une problématique d'intervention à l'autre, cette relation d'aide peut différer sensiblement. En effet, lorsque l'auto­nomie est définie dans sa potentialité d'usager est identifié à partir de sa perfectibilité, c'est-à-dire comme étant sur la bonne voie de l'émancipation), la relation d'aide se déploie comme un rapport pédagogique reposant sur une psychologie du dévelop­pement du sujet. A l'inverse, lorsque la peur du risque se substitue à l'espérance du progrès social, l'autonomie est saisie à partir des conditions sociales qui la rendent difficile voire impossible (l’usager est identifié à partir de sa vulnérabilité, c'est-à-dire glissant sur la pente dangereuse de l'exclusion); dans ce cas, la relation d'aide devient un accompagnement social personnalisé, alimenté par une psychologie de la rupture des liens.

Ces deux figures de la relation d'aide (aide à l'usager et aide à la relation) ont beau être situées historiquement, elles peuvent très bien s'enchevêtrer dans la définition d'une même situation. Elles dessinent alors la palette des interventions possibles et surtout permettent d'en préciser la complexité: la relation d'aide, qui oppose classiquement l'aidant et l'aidé dans un rapport pédago­gique, est aussi à penser comme lien d'accompagnement copro­duit. Et pourtant, l'intervenant ne
se confond pas avec l'usager; seulement, sa compétence d'éducateur doit de plus en plus partager avec celle de diplomate.

* Sociologue à l'ORSPERE, Lyon, chercheur associé au CRÉSAL, Saint­-Étienne.

** Sociologue, maître de conférences à l'université Lumière Lyon-II, cher­cheur au CRÉSAL, Saint-Étienne.

Lorsque l'horizon normatif des programmes institutionnels du travail sur autrui [Dubet, 2002] fait place à la recherche incer­taine et locale de projets définis autour des ressources propres du bénéficiaire, o
u, pour reprendre les analyses menées ici même par Michel Autès ou Marc-Henry Soulet, lorsque la solidarité semble céder le pas à la responsabilité, la catégorie d'aide devient tout à fait problématique. Tendue vers l'idéal éducatif du travail social, l'aide marque tout à la fois la solidarité entre aidants et aidés et le rapport pédagogique qui les réunit dans une relation dissymétrique. Mais lorsque l'aide n'est tenue que par l'horizon de la situation d'aide elle-même - ce que dit très bien le maître mot d'accompagnement -, la relation entre aidants et aidés change de sens, et devient même le principal enjeu du travail.

Ce qui n'est pas sans poser toute une série de questions: avec l'injonction à l'autonomie, le travail social est-il en train de sortir de l'idéal socio-éducatif dont ils sont respectivement le produit? La production sociale de la subjectivation va-t-elle de pair avec une intensification de la psychologisation des interventions sociales? L'accompagnement personnalisé est-il encore une aide sociale et l'accompagnateur reste-t-il un éducateur?

La reconfiguration de la relation d'aide s'inscrit, à l'instar de celle des professions sociales et de leurs modèles d'intervention, dans le processus à long terme de “ délitement ” de l'État social; on pourra ainsi établir une correspondance entre le changement de paradigme dominant de l'action - de l'intégration à l'insertion - ­et le changement de cadre de la relation d'aide, du rapport péda­gogique au lien d'accompagnement.

Cependant, à trop vouloir prendre une perspective de sur­plomb, on oublie facilement de prendre en compte le travail important que les intervenants mènent sur le terrain pour endi­guer les défaillances institutionnelles. Cette activité contribue nettement à la redéfinition et à la dynamique de la relation d'aide: on ne peut donc pas partir du présupposé essoufflement de la rela­tion d'aide, en rapport mécanique avec la dégradation de l'État social. Bien au contraire, on soutiendra l'hypothèse selon laquelle la reconfiguration des cadres de la relation d'aide - on le verra notamment sous la figure métaphorique de l'intervenant diplo­mate - est aussi à analyser comme une manière de faire reculer les frontières habituelles de l'intervention; une manière de conti­nuer à avoir prise sur le travail relationnel contenu dans toute action sociale.

l'aide à l'autonomie: une action problématique
,
Des services d'insertion de bénéficiaires du RMI aux établis­sements socio-éducatifs spécialisés dans l'accueil de personnes handicapées ou en grande difficulté, des lieux d'écoute psycho­logique aux dispositifs de prévention et de veille sociale, la quasi­totalité des projets d'établissements du travail social tentent de préciser Qusqu'au cas par cas) ce qu'il est convenu d'appeler l'autonomie des personnes ou des usagers qu'il s'agit justement d'accompagner.

Cet objectif d'accompagnement vers l'autonomie n'est pas nouveau. Il s'i
nscrit dans le droit-fil des valeurs d'émancipation caractéristiques _e la modernité, dans la mesure où il garantit la redistribution “ anonyme _ des solidarités afin que chacun puisse se libérer des autres proches qui le rendent dépendant. Mais, comme l'a également montré Jacques Godbout, cet objectif bute sur la question du don aux “ étrangers ”, c'est-à-dire la difficile concilia­tion entre l'anonymat de l'aide et l'état affectif élémentaire dont doit faire'preuve le donateur, ici les agents de l'État social. Reste donc la difficile mission pour toute institution de recréer une relation personnalisée [Godbout, 1992].

Et c'est sans doute Carl Rogers [1967], à qui l'on doit la notion de relation d'aide, qui a le mieux théorisé ce travail rela­tionnel psychoéducatif guidé par une “ attitude de considération positive inc
onditionnelle ” à l'égard de la personne aidée. Plutôt que par ses aptitudes, l'individu est caractérisé par sa “ capacité de se comprendre lui-même et de résoudre ses problèmes ” (capacité à l'autonomie et à la responsabilité). “ L'exercice de cette capacité requiert un contexte de relations humaines positives ”, dépourvues de menaces, c'est-à-dire favorables à l'estime ou au “ rehausse­ment ” de soi [Rogers, 1967, p. 248].

Ni relation charitable, ni relation consumériste, la relation d'aide ainsi définie oscille sans cesse entre “ don ” et “ service contractualisé ”, à la croisée d'une politique de réduction des inégalités sociales (accès aux prestations, éducation populaire, accompagnement social, etc.)
et d'une “ politique des subjectivités ” [Autès, 1999]. Elle marque l'ambivalence des professionnels, salariés par l'État (ou par les associations qu'il subventionne) pour donner d'eux-mêmes à autrui [Fustier, 2000]. C'est même cette compétence (combinant qualifications sectorielles et engage­ment personnel) à maîtriser cette ambivalence (ce que justement les psychanalystes nomment le transfert et le contre-transfert), à la mettre à distance pour trouver la bonne distance avec le public, qui est associée au savoir-faire d'un “ bon professionnel ” de la relation d'aide.

Surtout présent dans les établissements d'éducation spécialisée des années 1970 très intéressés par la démarche psychanalytique, ce modèle s'est depuis largement éte
ndu. Avec la contradiction suivante: lorsque l'autonomie devient une norme de conduite, la question est moins de rendre quelqu'un autonome que de contenir l'impossibilité - perçue comme une incapacité personnelle – à l'être. À la limite, lorsque l'idéal social d'accomplissement indivi­duel fait émerger une forme “ d'être fonctionnel en santé mentale ” [Otero, 2000], il n'est pas étonnant que le travail social devienne un lieu perméable aux questions de santé, voire de santé psychique.

C'est ce que donne à voir la catégorie de stress. Davantage catégorie de sens commun que catégorie scientifique, le stress associe des formes d'épuisement émotionnel à une réduction de l'idéal professionnel et de la réalisation de soi. L'apparition récente de la notion de stress relationnel [Weller, 2002] appliquée à la relation d'aide peut alors être comprise comme un marqueur du p
rocessus liant injonction à l'autonomie et préoccupation de santé et de bien-être. Lorsque le stress définit aussi l'état de la relation et non pas seulement l'état des personnes - burn-out ou dépression - [Loriol 2004], la seule réparation de la personne n'est plus l'objet principal du travail social; l'objet, c'est la répara­tion immédiate de la situation (comme on dit sauver la situa­tion) : il s'agit de faire exister une relation d'aide non stressante comme le préalable à toute action future. Dans ce contexte, les notions de client et de bénéficiaire deviennent des outils trop rudimentaires pour construire des comptes rendus qualitatifs, au contraire de la figure de l'usager. Mais, alors qu'il s'inscrit dans un discours consumériste d'évaluation de la relation et du service rendu, l'usager (même organisé en collectif) travaille à reconnaître et à faire connaître “ son ” vécu subjectif, sa singularité.

Cet “usager de soi ” [Stengers, 2003], en lutt
e aussi avec lui­-même, ne peut plus être seulement identifié comme un soi inachevé pour lequel le travail social et ses agents promettent quasi méca­niquement un progrès de développement personnel et social, dont l'issue est différée dans un temps débordant largement le moment même de l'aide. Il tend à être également saisi par divers intervenants sociaux comme un soi désaccordé [Laval, 2003] ; il s'agit d'aider l'usager à se remettre en place, en mouvement, à se res­taurer dans des liens et des environnements déchirés ou rompus.

La
reconfiguration de l'intervention psychologique

Sur le terrain, les aléas intersubjectifs inhérents à ce nouveau régime de rencontre “sensible” qu'est l'accompagnement à l'auto­nomie sont nombre
ux: envahissement des affects, interactions non ritualisées, violences verbales, etc. Ce qui renforce la demande de compréhension et d'intervention psychologiques, mais sur un mode de l'urgence: il faut sauver la relation d'aide. En ce sens, la psychologie mobilisée n'est plus à proprement parler d'essence éducative (psychopédagogique ou psychodynamique) : nous ne sommes plus dans le temps de la psychologie du sujet (social), ou plus exactement de son inachèvement; cette psychologie s'inscri­vait en effet dans une dynamique d'émancipation généralisée [Ehrenberg, 2002], portée par ailleurs par toutes les sociologies intégratives (ou socialisatrices) qui, depuis Durkheim, contri­buent à instituer la société comme une communauté d'individus autonomes et responsables, et sans cesse conscients (y compris par la critique) d'en être des membres.

La psychologie à l'épreuve aujourd'hui des détresses sociales ne s'occupe plus de la progression des soi; elle construit son savoir à partir des diagnostics de rupture des liens sociaux, elle développe une “clinique des altérités” [Douville et Wacjman, 2003]. Cette clinique de la désocialisation (et non plus d'une socialisation défaillante ou insuffisante) puise largement dans les grands récits des conséquences douloureuses de la modernité [Ravon, 2005], du thème sociologique de la désaffiliation repris à Robert Castel au thème plus anthropologique des effets de la mondialisation. Sur le plan dynamique de la pratique en travail social, ces psychologies s'élaborent comme des cliniques de l'entou­rage et des attachements, où il est question de “produire” des “ liens sociaux” davantage que des “sujets” [Hermant, 2004]. En ce sens, ces psychologies sont contemporaines du souci d'un certain nombre de sociologies actuelles qui cherchent elles aussi à rendre compte du “faire-société” [Donzelot et al., 2003], ou, dans une tradition plus pragmatique, qui s'intéressent à la dyna­mique des attachements [Latour,2000].

Plutôt donc que d'interpréter hâtivement le retour en force de la psychologie dans le travail social (et notamment dans les lieux d'écoute de la “souffrance sociale”) comme un nouvel ava­tar de la psychologisation des rapports sociaux [Fassin, 2004], on s'étonnera avant tout - habitués que nous sommes à voir la psychologie traiter de la conquête de l'autonomie individuelle et la sociologie des (inégalités) de socialisation - de l'intérêt actuel (et parfois politique (1)) de la psychologie pour les liens sociaux en “ souffrance ” alors même que la sociologie tend à se centrer sur les constructions sociales de l'individu (2). Ce renversement nous prévient de tout psychologisme mais aussi de tout sociologisme. Il nous invite surtout à ne pas oublier qu'en matière de travail social toute perspective,psychologique s'inscrit toujours dans une manière (sociologique) de faire et de penser la société.

Du schéma de la réparation...

La relation d'aide se déploie d'abord comme l'un des princi­paux “outils” d'un travail social consistant à compenser des déficits d'intégration, lesquels sont mesurés comme autant de manques (voir le vocabulaire de l'inadaptation, de la déficience, du handicap). Robert Castel nous rappelle que la relation d'aide est un “type de technicité professionnelle situé au cœur de la pratique du travail social, qui repose sur l'interaction entre un professionnel compétent [...] et un usager, en vue d'améliorer l'état de l'usager. Cette relation [relation d'aide ou relation de service] est de l'ordre de ce qu'Erving Goffman appelle le schéma de réparation. Il s'agit de remédier à un dysfonctionnement en mobilisant une compétence professionnelle de type technico­psychologique” [Castel, 1998, p. 31]. Une fois mesuré par les différentes techniques d'essence psychopédagogique (enquête


1. Voir par exemple le récent numéro de la revue Psychologues et psycho­logies intitulé “ Psychologues et politique” (no 175).

2. À seul titre d'exemple, voir le titre du récent colloque de l'AISLF, “L'individu social, autres réalités, autre sociologie ”, Tours, juillet 2004.

sociale, test psychotechnique, case work, entretien psychothéra­peutique, etc.), le manque devient réparable, aménageable, trans­formable, en un mot perfectible; s'ouvre alors l'horizon d'attente de la réparation, de la guérison, de l'adaptation ou de l'intégration 3. La relation d'aide est ainsi inscrite dans un rapport enchanté à l'avenir (forte croyance dans le progrès social) ; elle est fondée sur la longue durée (celle de la progression possible de la per­sonne ou du groupe aidé) et non sur l'urgence des situations d'intervention.. .

Le schéma goffmanien de la réparation permet également de décrire la configuration relationnelle de l'aide à partir de la série de relations construites entre un praticien (le réparateur), un client (l'usager) et un objet défectueux (un problème, une diffi­culté), et à partir de l'emboîtement de trois formes de compé­tences relationnelles: la compétence technique (la relation repose au départ sur le diagnostic technique d'un problème, d'une diffi­culté, d'une défaillance) ; la compétence contractuelle (pas de relation d'aide ou de service sans établissement d'un contrat) ; et enfin la compétence civile ou rituelle (la relation, pour profes­sionnelle qu'elle soit, est une rencontre à part entière, avec son lot d'engagements personnels et de rites d'interaction) [Goffman, 1968 ;Joseph, 1998]. Et c'est en appliquant le modèle de la répa­ration au champ de la psychiatrie (un psychiatre n'est pas un garagiste) que Goffman nous invite à différencier la relation d'aide de toute autre relation de service. Ce qui caractérise la rela­tion d'aide, c'est l'impossibilité de traiter les trois composantes (technique, contractuelle et civile) de la relation sur des plans isolés les uns des autres ou dans des temps différents: il est en effet précisément impossible de dissocier le “client” de 1'“ objet défectueux ”, de même qu'il est impensable de construire un diagnostic isolé de ce qui se passe dans la rencontre elle-même entre l'intervenant et l'usager. D'ailleurs, et en élargissant le contexte d'application de ce modèle, on se rendra vite compte que revient toujours la question de l'enchevêtrement de ces trois composantes.

Parallèlement, en insistant sur l'analyse des situations rela­tionnelles, les études goffmaniennes (ou s'en réclamant) se sont imposées au détriment de celles plutôt centrées sur les qualifica­tions des métiers qui négligent le rôle (de coopération ou de résis­tance) joué par l'usager et de ce fait s'interdisent de penser la coproduction du service Joseph et Jeannot, 1995] - alors même que toute relation est nécessairement coproduite. Ce faisant, mettre en avant la coproduction de la relation d'aide suppose prati­quement que les intervenants reconnaissent des compétences (relationnelles) aux usagers: capacité à codéfinir l'aide dont ils ont besoin, capacité à coopérer avec l'intervenant avec qui ils s'engagent dans la relation. Cependant, si la figure de l'usager fait avancer le problème, elle brouille les cartes en sortant le bénéfi­ciaire de son statut d'assujetti sans pour autant l'intégrer comme personne [Demailly, 1998]. Ce qui peut conduire à des illusions telles que l'instrumentalisation du contact personnalisé à des fins institutionnelles [Dubois, 1999], ce qui ne garantit absolument pas l'intersubjectivité [Lovell, 1997], mais renforce au contraire la tentation d'ordre managérial de réduire la relation d'aide à la rela­tion de service [Autès, 1998].

Enfin, si le schéma goffmanien reste un modèle de référence, c'est parce que ses caractéristiques “ méthodologiques” s'imposent toujours à de très nombreux dispositifs du travail social, lesquels considèrent de plus en plus la relation d'aide comme un pro­blème d'action située, où toute la difficulté tient justement à ana­lyser des situations dans lesquelles la relation d'aide tend à devenir “un face-à-face qui implique de moins en moins l'appli­cation de normes et où l'essentiel de la pratique porte désormais sur la négociation du cadre même de la situation relationnelle; où donc la relation en tant que telle devient l'objet central de la pratique” [Ion, 2000, p. 39]. Et c'est bien en ce sens que les thé­matiques de la coproduction de l'aide et de la nécessité de traiter l'usager comme une personne à part entière (c'est-à-dire comme un être doté de capacités relationnelles) sont profondément articulées.

3. “Le cœur de la fiction pédagogique, c'est la représentation de l'inéga­lité comme retard: l'infériorité s'y laisse appréhender dans son innocence; ni mensonge, ni violence, elle n'est qu'un retard que l'on constate pour se mettre à même de le combler) ” [RANCIÈRE, 1987, p. 198].

... au modèle de l'accompagnement

Ce changement d'adresse du travail social (du bénéficiaire à la relation elle-même) renvoie à une transformation du social et de sa lecture, lorsque les usagers sont pensés comme des individus négatifs [Castel, 1995] risquant à tout moment le décrochage de la vie collective (thème de la vulnérabilité de masse et de la désaf­filiation, thème de la désocialisation). La relation d'aide devient alors (ou est pensée comme) le dernier attachement au social, ce qui peut avoir pour conséquence de promouvoir les missions de veille comme un outil de prévention sociale. Dans ce cas, la ques­tion n'est plus celle de la progression socio-éducative de l'usager dans la vie sociale, mais celle de son maintien dans les mondes qu'il est susceptible de traverser. Plus encore, l'impératif de coproduction de l'aide augmente: il s'agit d'abord d'éprouver ici et maintenant qu'il y a une possibilité de réponse à la “perte” de lien social, l'enjeu de l'intervention étant bien de rétablir ou de maintenir le contact [Pichon et Ravon, 2005].

Ce qui se passe dans la relation d'aide devient du même coup le garant de l'efficience de l'aide elle-même: il s'agit d'instaurer un mode de relations qui est justement pensé comme faisant défaut. Bref, le temps long de la réparation cède le pas au temps réel de l'intervention. Ce souci des relations situées n'est pas sans conséquences sur la manière dont se construisent les dispositifs d'intervention en complément des offres institutionnelles. Que ce soit l'augmentation sensible des lieux d'écoute de la souffrance [Fassin,2004] ou encore l'extension d'une offre de psychologie à l'articulation du champ de l'insertion sociale et des institutions de soins [Laval, 2003], les cadres relationnels se trouvent pro­fondément reconfigurés. C'est le temps des technologies du rapprochement entre les protagonistes de l'action: les infirmiers psychiatriques, les éducateurs ou les psychologues apprennent à aller au-devant des personnes, avant même qu'elles n'arrivent dans leurs établissements respectifs. De même, de nombreux intervenants sont recrutés pour leurs compétences de proximité et d'immersion parmi les usagers, comme on a pu l'observer large­ment dans les cités (extension des personnes-relais et autres médiateurs issus des quartiers), mais aussi dans le domaine de la réduction des risques liés à la toxicomanie et aux maladies sexuellement transmissibles, lorsque les agents de prévention sont d'anciens toxicomanes [Franguiadakis, 2000] ou des ex­prostituées [Mathieu, 2001] (4).

De plus, lorsque progresse la critique de l'incapacité institu­tionnelle à traiter les usagers comme des personnes [de Gaulejac et Léonetti, 1994], tout ce qui vient menacer le cadre relationnel de la situation d'aide tend à être interrogé par ces intervenants du front. Critiques quant aux impératifs institutionnels dans lesquels ils “fonctionnent”, ils distinguent et parfois opposent les logiques de prise en compte (le “faire-avec”) et les logiques de prise en charge (le “faire-pour”) [Karsz, 2004]. Nous sommes donc loin des projets d'action qui introduisent d'emblée un écart entre celui qui aide et celui qui est aidé, que la relation d'aide soit charitable - c'est-à-dire agencée autour du sentiment de pitié (c'est alors au nom de ses conditions stables d'existence que le bienfaiteur apporte son concours au malheureux) - ou qu'elle soit éducative (l'éducateur, tirant sa force de l'universalité et de l'objectivité de sa mission, doit tout apprendre à l'usager et ne saurait rien apprendre de lui). Malgré l'anonymat requis pour rendre la soli­darité secondaire effective [Godbout, 1992] et malgré la pro­messe de réduction de l'écart une fois l'intervention accomplie (promesse reposant sur l'idéal d'émancipation), la violence sym­bolique règne en ma1tre dans cette configuration relationnelle,

(4). On notera que ces intervenants sont parfois peu qualifiés sur le plan professionnel et que c'est justement l'ambiguïté du statut (bénévolat, mise en avant des compétences sociales et personnelles) qui leur donne les qualités requises pour une relation “d'égal à égal ”. Le risque d'instrumentaliser les faibles qualifications est alors tout à fait important.

comme ont pu le dénoncer à maintes reprises les sociologues critiques, à l'exemple de Jacques Donzelot [1977] ou de Jeannine Verdès-Leroux [1978].

Attention, écoute, souci, prise en compte, veille: un vocabu­laire de la présence et de l'accompagnement se substitue peu à peu celui de l'éducation et de l'aliénation. Il insiste largement sur une aide définie à partir de la recherche de l'assentiment de la personne aidée et sur la promotion du respect et de la dignité de la personne, peut -être à la hauteur du mépris réel ou supposé des institutions sociales. Si la notion d'accompagnement est indénia­blement devenue le marqueur principal de cette mutation en cours, dans un contexte où le régime de temporalité de l'inter­vention est devenu celui du présentisme ou de l'urgence sociale [Rhizome, 2004], les dissymétries de position entre accompa­gnant et accompagné sont sans arrêt soumises au feu roulant de la critique des acteurs en coprésence. L'écart (quel qu'il soit) entre aidant et aidé est mis à l'épreuve et au travail réflexif sur soi et dans la relation (supervision, analyse de la pratique). Le regard compassionnel pur et “innocent” ou la posture arrogante de celui qui sait pour l'autre ne sont plus de mise et sont des travers régulièrement dénoncés.

Recomposition des attachements et diplomatie

Après avoir été un “ bon ” éducateur ou un “ bon” psycho­pédagogue, bref un “bon” réparateur, l'intervenant idéal est peut-être devenu un “bon” diplomate (plutôt qu'un “bon” médiateur). Tout en se situant dans le camp de l'institution, le diplomate est un pragmatique. Il “va vers” la personne et tente de négocier avec elle, sur le site même de l'action, le problème à traiter et la réponse à apporter. Son activité suppose de savoir prendre en compte différents points de vue, de multiplier et d'asso­cier si nécessaire divers interlocuteurs à la définition du problème et à la manière adéquate de l'accompagner vers sa résolution. Toute perspective jouant du psychologisme ou, inversement, du sociologisme serait dans ce cadre une erreur diplomatique.

Parallèlement, le diplomate annonce d'emblée être dispo­nible pour envisager toutes les situations possibles [Stengers, 2003]. Mais, contrainte par le temps public dominant de l'urgence sociale, cette disponibilité du diplomate demeure relative. Parce qu'elle annonce, mais sans la délimiter, une durée finie des pro­cédures relationnelles proposées, cette disponibilité à capital limité signe un écart d'un type nouveau avec la personne aidée, avec le risque d'assujettissement au temps institutionnel défini par le dis­positif relationnel. Le modèle de la diplomatie trouve ainsi ses limites: il existe des seuils où la proposition d'aide et de relation fait place à une rencontre non policée dont les règles obéissent à des modes de relation parallèles à l'État social. Parce que la diplo­matie tente toujours de maintenir le lien jusqu'aux points de rupture sans que l'on sache à l'avance où il se situe, savoir repérer et faire reculer ces seuils est devenu une pratique de fait de l'intervention sociale. Avec cette reconfiguration, continuer à ins­crire les personnes dans des supports collectifs de droits caracté­ristiques de l'État providence (5) mais aussi susciter des formes de lutte pour la reconnaissance [Honneth, 2000], qui contribuent à redessiner de nouvelles exigences de justice, semblent devenus l'un des enjeux majeurs de la période, que ce soit pour les usa­gers, les intervenants ou les politiques. En ce sens, c'est bien d'aide relationnelle qu'il faudrait parler, une aide qui permettrait d'inscrire des revendications subjectives d'identité dans un pro­cessus collectif d'accès aux droits sociaux.

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(5). Voir dans ce même ouvrage la contribution de Robert CASTEL.

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