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Ma recherche porte sur l'usage du récit de vie comme mode de connaissance et d'intervention dans l'accompagnement social, mais aussi comme moyen d'investigation sociologique utilisé dans la compréhension des publics, des populations.
Accompagnement et relation de parole :
C'est, entre autres, une pratique de l'accompagnement social en centre d'hébergement qui m'a amené à formuler ce projet, une implication avec des professionnels et des personnes en difficulté. De la place de travailleur social que j'occupais, une certaine forme d'investigation biographique correspondait à une démarche de connaissance : il y a un effort particulier à faire pour connaître les personnes, en se rendant disponible, en prenant le temps de comprendre leur parcours et leurs intentions. La connaissance de l'autre peut prendre un certain temps, particulièrement avec des personnes qui cumulent les difficultés et ont connues une multitude de ruptures. Un des premiers objectifs de l'accompagnement social est la verbalisation, tant de ce qui représente une difficulté, un obstacle, que de ce qui peut susciter un désir ou l'esquisse d'un projet. Mais, pour certains, parler de soi, ou même parler tout court, peut être difficile ou impossible pendant un certain temps. Une relation de confiance doit permettre, en principe, de mettre en mot le vécu, le réel, puis d'élaborer un projet et de le mettre en oeuvre progressivement, toujours selon les possibilités de chacun.
Plusieurs questions se sont posées à moi : en quoi l'écoute et éventuellement le recueil par écrit de la parole peut-il participer d'une relation d'accompagnement, en être un support ? Qu'est-ce que cela apporte à la personne destinataire de l'intervention ? Par rapport à quel objectif ou mission de l'intervention sociale ? Il convient de pouvoir exercer un regard critique. Quelles que soit la raison, la situation qui amène la personne à demander de l'aide un objectif essentiel me paraît être que celle-ci comprenne ce qui lui est arrivée et puisse faire la part des choses entre ce qui dépend de sa volonté et ce qui n'en dépend pas.
Travail social et pratiques biographiques :
Le récit de vie renvoie à des pratiques courantes dans les différents services sociaux, qui sont de l'ordre de l'investigation biographique et donnent lieu à une production de rapports écrits. Le travailleur social décrit des « situations », des « anamnèses », qui exposent un état présent de la personne et ses origines dans le passé. Le « rapport social » peut introduire toutes sortes d'éléments de la vie de l'administré : sociaux, économiques, familiaux, médicaux, psychiques... « Qu'est-ce qui vous a amené à faire une demande d'hébergement ? Racontez-nous un peu votre histoire... » (entendu lors d'un « entretien approfondi » pour une admission en CHRS).
Lorsqu'une prise en charge implique un financement, elle implique aussi une argumentation et une adresse à un financeur. Le récit semble devenir à certaines occasions une sorte de monnaie d'échange dont les critères d'élaboration et de narration sont l'objet de longues discussions en vue de préparer une demande. On est surpris d'apprendre que parmi les bénéficiaires certains se « refilent » des « bons plans ». « Moi, quand je veux, je sais faire ma miséreuse » m'a dit un jour une jeune hébergée. Le recueil d'histoire de vie introduit ainsi à une dimension transactionnelle dans la relation d'aide.
Quel cadre de réception / d’interprétation ?
Il faut distinguer, dans ces mises en récit de la vie des gens, ce qu'ils énoncent d'eux-mêmes, leur souci de répondre à un attendu et l'interprétation faite par les travailleurs sociaux. Quelle image cette dernière renvoie-t-elle au public ? La biographie est bien souvent présentée comme le reflet d'un parcours individuel traduit en terme de difficultés, de capacité personnelle et fait rarement l'objet d'une mise en perspective sociologique ou historique. En se démarquant d'une lecture psychologique, qui me semble récurrente, l'accompagnement social des personnes peut-il leur donner une intelligence sociologique de leurs problèmes, en les replaçant dans un contexte social et par rapport à des identités collectives[1] ?
Il est nécessaire également de voir différents niveaux d'écoute et de relation qui ne relèvent pas des mêmes objectifs ni de la même temporalité : l'écoute de la situation (qui peut être un temps de l'urgence), l'écoute de la souffrance, l'écoute de l'histoire de vie (temps plus long). Le recueil de récit de vie, et plus généralement la posture d'écoutant, est à la fois un moyen de connaissance de l'autre et un moyen d'intervention qui n'est pas neutre. Ils participent d'un cadrage, d'une mise en forme de la relation d'aide à travers la mise en mot du vécu. Notre réflexion porte aussi sur le rôle de cette mise en récit du réel, qui semble bien conditionner les possibilités d'un bien être psychique et toucher parfois les limites du langage et de la socialisation.
Terrain, lieu de recherche :
Ma recherche se construit actuellement en relation avec une population de mineurs migrants, en situation d'errance ou de clandestinité, qui forment le public de l'association RAIH (Réseau Accueil Insertion Hérault) à Montpellier. Je souhaite faire appel aux méthodes de l'entretien compréhensif et au recueil de récits de vie, à l'observation directe sur le terrain de l'association : ses archives, ses locaux et ses lieux de maraude, ses partenariats ...), ainsi qu'à une recherche bibliographique. Je souhaite observer les pratiques de professionnels pour comprendre leur condition d'exercice, les potentialités qu'elles ouvrent aux personnes accueillies et les limites de leur intervention.
Une étape de ce travail est de tenter de rendre compte du cadre de réflexivité de l'équipe[2] de RAIH. Ce qui nous amène à considérer certains aspects de leur pratique professionnelle (réflexion, planification, réelaboration...), les formes de connaissance (pratiques et théoriques) auxquelles ils font appel et le projet associatif. Mais également certains réseaux sociaux dans lesquels s'inscrit le projet. La proximité de l'association avec le monde militant du secteur social, d'une part, et avec le monde universitaire, d'autre part, me paraît remarquable.
La naissance du projet commence à partir d'une recherche universitaire sur la jeunesse en errance (1999-2000) dans le cadre du DESS Conception et conduite de projets en intermédiation sociale à Montpellier. Son auteur, Joël Azémar, initiateur de l'association, cherche à définir une « professionnalité de la rencontre » qui sert aujourdhui de référence aux intervenants[3].
La singularité du projet de l'association a été de vouloir se construire comme « interface » entre un public invisible et les institutions : rendre visible un ensemble de jeunes qui vivent cachés et dispersés et que les services du département ou de l'Etat ne semblent pas voir. Le repérage et l'accueil des jeunes doit mener à saisir les services sociaux, à pointer leur responsabilité en vue de faire entrer le mineur dans le droit commun : ses droits relèvent de la protection de l'enfance (ordonnance de 1945) indépendamment de ses origines étrangères. L'action associative à une délimitation : par rapport à une visée de socialisation des jeunes et de recouvrement de leur droits, il ne s'agit pas de créer un service social spécifique. RAIH a la responsabilité d'un protocole d'accueil et de diagnostic qui dure environ deux mois (dans les faits la relation avec les jeunes peut durer plus longtemps), mais la responsabilité légale, administrative et la prise en charge est confiée aux services départementaux de l'Aide sociale à l'enfance.
L'association a ouvert une permanence d'accueil discrète dans un quartier repéré comme lieu de passage de ces jeunes. La vitrine du local (type magasin) renforce un effet de proximité avec la rue.
RAIH se définit comme un lieu de transition, le premier pas que l'on peut faire pour sortir de la rue et du monde de la débrouille, avec ses dangers et ses facilités. Pour le jeune qui entre c'est parfois le lieux de rencontre avec un premier « vrai » interlocuteur qui lui propose une solution, une prise en charge pour sortir de la rue. Cette proposition et la disponibilité des travailleurs sociaux n'est pas inconditionnelle, il est demandé au jeune le respect de certains engagements qui l'amèneront à changer de vie.
Il me paraît possible d'appréhender l'association RAIH comme un espace d'accès à la parole et à une forme de reconnaissance sociale. Une des toutes premières étapes dans la relation d'accompagnement mise en place avec le jeune est de « reconstruire avec lui son parcours de migration », ainsi que le dit le chef de projet. Démarche qui est un objet essentiel des premières rencontres, qui mène à identifier son état civil et ses attaches familiales. Il est demandé au jeune de reprendre contact avec des parents qui, souvent, n'ont plus de nouvelles depuis des mois. Si ces investigations ont une finalité juridico-administrative (rendre un rapport d'évaluation au juge pour enfant et à l'Aide sociale à l'enfance ...), elles durent souvent au delà de la période dite « d'évaluation » et sont chargées d'autres choses. « Je suis né à RAIH », dit un jour Karim pour résumer sa relation avec l'association.
Problématiques :
Mes interrogations portent actuellement sur ce que je nommerais la « fonction biographique » de l'institution et qui a deux aspects : celui de la référence éducative, d'une part, et qui est relative à la qualité de témoins et de « passeur » des travailleurs sociaux, à la relation privilégiée qu'ils assument avec un public d'individus parfois très désorientés. Il faut noter qu'un de leurs objectifs est de pouvoir expliciter avec le jeune les représentations qui ont forgées son projet migratoire, pour pouvoir les questionner, les « déconstruire » et élaborer un projet de vie « réaliste ». Il y a donc une négociation, s'ils sont bien « dépositaires », il n'y a pas de neutralité. D'autre part, cette fonction biographique renvoi à l'activité mémorielle visible dans les productions écrites archivées qui sont aussi un terrain d'observation : cahier de liaison, dossiers administratifs des personnes. En quoi cela est-il lié au fait que RAIH soit un « lieu frontière ». En quoi est-il un seuil ?
Le dispositif crée les conditions d'apparition d'un public et la possibilité de la rencontre avec. On ne peut, certes, parler du public en dehors du dispositif. Il faut questionner le lieu par rapport aux situations d'énonciation qu'il crée. Pour autant, une autre question m'oriente également pour tenter de comprendre ces jeunes : à quelle méthode du récit de vie et quels concepts faut-il faire appel par rapport à la spécificité de ce public ? Les premières questions que je pose dans ce sens est : qu'est-ce que l'intention et le projet migratoire ? Quels modèles d'identification apparaissent dans cette population ou du côté des travailleurs sociaux, dans leur rencontre ?
Poser la question de l'intentionnalité, du projet migratoire c'est revenir vers l'individu et sa singularité. Le projet du départ, la décision du franchissement d'une frontière réelle et symbolique, doit aussi être replacé par rapport à un contexte social et économique. Il prend corps dans un ensemble de représentations collectives qui tiennent tant à la configuration familiale de la personne qu'à sa culture. Comment se forment et se communiquent les représentations bienveillantes ou négatives d'un pays de migration ? Il y a t-il un « projet » de départ, de « séjour » ou de « vie » et quel(s) sens doit-on donner à ces mots qui peuvent poser un vrai problème de valeurs et de traductions ?
A travers les récits de leur voyage et de leur passé que ces jeunes gens peuvent donner[4], je cherche tout d'abord à savoir s’il y a des motifs qui peuvent être examinés dans leur généralité[5] par rapport aux individus ou aux groupes sociaux. Quels sont les éléments et schèmes narratifs récurrents de ces histoires[6], qui indiquent les repères, les identifications et donnent forme à l’expérience ?
Qu'est-ce qui est en jeu dans le franchissement de la ou des frontières réelles et symboliques du point de vue de l'identité de la personne ? quelle est la valeur de l'épreuve ? Comment s'évalue la prise de risque ?
Pour travailler sur ce projet de recherche, il me semble nécessaire de chercher à établir de multiples connexions entre des pratiques du travail social, des implications en lien avec un lieu qui recèle ses spécificités. Cela fait naître un foisonnement de problèmes et de questions sur lesquelles il conviendra de faire le tri.
[1] Je pense à l’exemple (parmi d’autres), dans un cadre associatif, à la désignation de « gens issus de la misère » dans les Universités Populaires d'ATD quart-monde.
[2] J'appelle « cadre de réflexivité » l'ensemble des éléments, au sein d'un établissement ou d'un groupe professionnel (dans le domaine de la formation, de l'éducatif... ) qui vont permettre aux praticiens d'avoir un regard et une intelligibilité de leur pratique et de la façon dont elle s'agence à l'environnement, au sens qu'elle a pour soi et pour les autres. Pour tenter une définition provisoire, on peut citer un certains nombre d'objets symboliques qui composent ce cadre, notamment ceux qui apparaissent sous forme de moments et de lieux : les réunions de l'équipe, des temps d'échanges informelles, du temps « perdu », des objets de médiation comme le cahier de coordination, les supervisions ou séances d'analyse de la pratique les séminaires ... etc. On peut inclure dans ce cadre les formations professionnelles ou universitaires dont sont issus les membres.
[3] On peut noter que le conseil d'administration est composé de personnes (essentiellement des travailleurs sociaux) dont la grande majorité est issue de ce même DESS, de même que le chef de projet actuel et les deux intervenantes sociales qui oeuvrent à ses côtés. Par ailleurs, Joël Azémar est co-fondateur de l'Institut de recherche Iscra (Institut Social et Coopératif de Recherche Appliquée) de Montpellier.
[4] Pascal RUFFEL et Zoubir CHATTOU, « Migrer : Un enjeu (réel et symbolique) de vie et de mort », Le Sociographe n°13, Clandestins. Face aux situations contradictoires des migrants, pp. 71-81.
[5] Pour une approche compréhensive en sociologie je me réfère notamment à Peter BERGER et Thomas LUCKMANN, La construction sociale de la réalité.
[6] Voir Paul RICŒUR, Temps et récits et Du texte à l'action.
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